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La Paranoïa
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Message La Paranoïa 
Pour faire suite à la suggestion de Séverine, je propose d'ouvrir ici la discussion générale sur la paranoïa.

Je commence par un bref topo en avant-propos histoire d'éclaircir les idées !

Le DSM-IV-TR (2000, 2003) propose la catégorie de "Trouble délirant", défini par "la présence d'une ou de plusieurs idées délirantes non bizarres qui persistent pendant au moins 1 mois" (Critère A). Il est différencié des troubles schizophréniques (le patient n'a jamais répondu au Critère A de la schizophrénie; les hallucinations (tactiles et olfactives), si elles sont présentes, ne sont pas au premier plan et sont reliées au délire (Critère B). Le fonctionnement psychosocial n'est pas altéré de façon marquée (Critère C). Si des épisodes thymiques surviennent, ils sont plus brefs que les périodes délirantes (Critère D). Enfin, le trouble n'est pas imputable à l'effet direct d'une substance ou d'une affection médicale (Critère E).
Il distingue 7 sous-types : type érotomaniaque; type mégalomaniaque; type de jalousie; type de persécution; type somatique; type mixte et type non spécifié.

La CIM-10 (2000) propose également une catégorie de "Trouble délirant", défini comme suit : "Trouble caractérisé par la survenue d'une idée délirante unique ou d'un ensemble d'idées délirantes apparentées, habituellement persistantes, parfois durant toute la vie. Le contenu de l'idée ou des idées délirantes est très variable. La présence d'hallucinations auditives (voix) manifestes et persistantes, de symptômes schizophréniques tels que des idées délirantes d'influence ou un émoussement net des affects, ou la mise en évidence d'une affection cérébrale, sont incompatibles avec le diagnostic. Toutefois, la présence d'hallucinations auditives, en particulier chez les sujets âgés, survenant de façon irrégulière ou transitoire, ne permet pas d'éliminer ce diagnostic, à condition qu'il ne s'agisse pas d'hallucinations typiquement schizophréniques et qu'elles ne dominent pas le tableau clinique.
Elle y englobe les troubles suivants : État paranoïaque; Paranoïa; Paraphrénie (tardive); Psychose paranoïaque; Sensitiver Beziehungswahn (délire de relation des sensitifs).
Mais exclut ceux-ci : personnalité paranoïaque; psychose paranoïaque psychogène (regroupée avec les troubles psychotiques aigus); réaction paranoïaque (idem); schizophrénie paranoïde.

L'école psychiatrique française reconnaît pour sa part des "délires chroniques systématisés", définis par Henri Ey comme "des psychoses caractérisées par des idées délirantes permanentes qui font l'essentiel du tableau clinique", dont elle dégage 3 grand types : la psychose hallucinatoire chronique (PHC); les psychoses fantastiques ou paraphrénies; les délires paranoïaques.
Dans le groupe des délires paranoïaques, elle isole : les délires d'interprétation systématisés (la paranoïa proprement dite); les délires de relation des sensitifs; les délires passionnels (de revendication, de jalousie, l'érotomanie).


La paranoïa


Elle s'installe progressivement chez des sujets d'âge moyen (autour de la quarantaine le plus souvent), qui pouvaient présenter une personnalité prémorbide pathologique (dominée par la méfiance, la rigidité, l'orgueil et une tendance au raisonnement paralogique).
C'est un trouble rare, avec une prévalence d'environ 0,03% (à pondérer car de nombreux cas restent sûrement non comptabilisés), sans différence selon les sexes, hormis que le délire de jalousie est plus fréquent chez les hommes.

Clinique :

Kraepelin la définissait comme "le développement insidieux d'un système délirant permanent et solide, s'accompagnant d'une parfaite conservation de la pensée qui reste claire et ordonnée, de même que les actions et la volonté".
Elle peut débuter à la faveur d'une brusque intuition délirante, ou d'une illusion perceptive, mais les phénomènes hallucinatoires restent exceptionnels.

Elle se manifeste par un délire dont le mécanisme principal est l'interprétation, une "interprétation délirante" qui est définie comme "un raisonnement faux à partir d'un fait exact" (d'où son nom ancien de "folie raisonnante").
Le sujet va tout vouloir expliquer en fonction de l'idée servant de thème central au délire. Celui-ci va peu à peu s'étendre (délire "en réseau") jusqu'à englober la totalité du vécu.
Le délire s'accompagne d'une conviction absolue.
Les thèmes du délire sont le plus souvent : de persécution, de préjudice, de malveillance.
L'entourage immédiat peut, au moins un certain temps, partager la conviction délirante du fait de sa logique (délire induit, délire à deux (voir les soeurs Papin)...).
L'humeur est le plus souvent neutre, avec parfois une légère exaltation (désir de convaincre, sthénie), le contact un peu distant.
Les menaces, les projets de défense, etc., doivent être pris au sérieux.
Malgré tout, le retentissement social et professionnel est souvent peu important, les fonctions mentales restant longtemps assez satisfaisantes et la maîtrise de la vie quotidienne possible au prix de précautions et d'un évitement social qui va généralement croissant.
L'évolution est marquée de poussées du délire (moments féconds) et d'épisodes anxio-dépressifs propices à un début de traitement.

Etiopathogénie :

Certaines formes sont clairement réactionnelles (transplantation, isolement culturel, isolement sensoriel, incarcération...). D'autres semblent répondre à la définition d'une psychose endogène.
La relation à une personnalité prémorbide paranoïaque reste peu claire.

Point de vue psychanalytique :

Freud a souligné l'importance des fixations et régressions prégénitales et la position de repli constituée par le narcissisme (surinvestissement du moi consécutif à l'incapacité d'établir une relation à l'objet).
M. Klein a aussi insisté sur l'échec de l'élaboration de la relation objectale, avec projection des pulsions agressives à l'extérieur. Le clivage objectal se fait au prix d'un clivage du moi, les mauvais objets extérieurs permettant la permanence de bons objets intérieurs.
Fénichel puis Bergeret ont noté la fixation sadique anale (premier sous-stade anal, donc antérieure à l'organisation obsessionnelle).

Les mécanismes en jeu sont comparables aux autres psychoses délirantes : déni de la réalité, réjection ou clivage des objets, projection, extériorisation et concrétisation des représentations pulsionnelles.

La fonction défensive du délire est généralement retenue, ainsi que l'importance des phénomènes projectifs. Lacan souligne pour sa part le désir inconscient de châtiment, l'ensemble du système prenant un sens autopunitif.

Traitement :

Le comportement délirant (passages à l'acte...) est le plus souvent à l'origine de l'intervention psychiatrique, le sujet acceptant rarement de consulter spontanément.

Les neuroleptiques permettent d'atténuer la conviction délirante, de contrôler l'angoisse et de réduire l'agressivité. Les délires d'interprétation sont cependant peu améliorés.
Des antidépresseurs peuvent être efficaces en cas de troubles de l'humeur.

L'hospitalisation est souvent nécessaire lors des poussées et pour mettre un frein à la dégradation professionnelle et socio-familiale. Elle devra éviter d'entraîner une attitude de repli, rester courte et comporter un projet de sortie.

Les psychothérapies sont rarement acceptées. Une psychothérapie de soutien, conduite à partir du repérage de la fonction défensive du délire et des conflits sous-jacents à la personnalité, peut présenter des résultats modestes mais favoriser des réaménagements relationnels.

Sources :
DSM-IV-TR (2000, 2003).
Guelfi et al. (1987). Psychiatrie. Paris : PUF.
Hardy-Baylé et al. (2003). Enseignement de la psychiatrie. Paris : Doin.


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« Le bonheur n’est pas chose aisée. Il est difficile de le trouver en soi. Il est impossible de le trouver ailleurs. » N. de Chamfort
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Message La Paranoïa 
Merci Traviata sourire

Sur le sujet, on m'a recommandé il y a quelques temps "le président Schreber" de Freud. En me précisant que ça traitait d'un sujet paranoiaque, et donc pour mieux comprendre une personne schizophrène paranoide... on s'emmêle dans tout ça.

Finalement ce président Schreber (que je n'ai pas lu), c'est un cas clinique de paranoia ou un autre type de délire de persécution ?


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Penser c'est frôler le précipice, assumer le désespoir et la solitude [L.Adler Dans les pas d'Hannah Arendt]
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Message La Paranoïa 
C'est un cas de paranoïa, il est dans les Cinq psychanalyses de Freud (1905). Ce n'est pas un patient de Freud, Freud a proposé une étude de son cas à partir du livre qu'a écrit Schreber, Mémoires d'un névropathe.


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Message La Paranoïa 
Shocked  bien trouvé le titre de son autobiographie Laughing


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Penser c'est frôler le précipice, assumer le désespoir et la solitude [L.Adler Dans les pas d'Hannah Arendt]
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Message La Paranoïa 
D'après ce que j'ai cru comprendre, le cas Schreber a servi à Freud à théoriser la psychose, c'est pour ça que ça peut servir à comprendre le mécanisme psychotique dans son ensemble.

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Message La Paranoïa 
J'ajoute un peu de biblio en français pour qui ça tente :

AZOULAY, C. (2007). Les mécanismes paranoïaques dans les épreuves projectives : revue des principaux auteurs. Psychologie clinique et projective, vol. 13, 35-56.
BARANDE, I. et coll. (1966). La paranoïa. Aspects psychanalytiques. Revue Française de Psychanalyse, 30, 1-172.
BERNARD, D. (2006). Honte et paranoïa. Evolution Psychiatrique, vol. 71, n° 4, 717-727.
CORIAT, A. et VIALET BINE, G. (2000). Un cas de J. Lacan : Les soeurs Papin ou la folie à deux. In J.D. Nasio, Les grands cas de psychose. Paris : Payot, 239-270.
EUDIER, F. (2008). L'action psychodynamique des neuroleptiques dans les psychoses délirantes paranoïaques. Information psychiatrique, vol. 84, n° 5, 411-416.
FREUD, S. (1905). Remarques psychanalytiques sur un cas de paranoïa : le Président Schreber. In Cinq Psychanalyses, Paris : PUF, 1954.
FREUD, S. (1922). Quelques mécanismes névrotiques de la jalousie, la paranoïa et l'homosexualité. Revue Française de Psychanalyse, 5, 1932, 391-401.
GUELFI, J.-D. (1982). Paranoïa et délires paranoïaques. In C. Koupernik et coll., Précis de psychiatrie. Paris : Flammarion.
LACAN, J. (1975). De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité (thèse, 1932), suivi de Premiers écrits sur la paranoïa. Paris : Seuil.
LANTERI-LAURA, G. (1979). Classification des délires paranoïaques. Revue médicale, 87-92.
OLIEVENSTEIN, C. (1998). L'homme parano. Paris : Odile Jacob.
RACAMIER, P.-C. (1966). Esquisse d'une clinique de la paranoïa. Revue Française de Psychanalyse, 30, 145-149.

Revues :

Adolescence, 2008, n°65 : Parano...
Perspectives Psychiatriques, 1990, n°21 : Autour de la paranoïa
Psychiatrie Française, 1996, vol. 27, n°4 : Paranoïas
Revue Française de Psychanalyse, 1982, vol. 46, n°1 : Paranoïa : ses paradoxes
Trimestre psychanalytique, 1991, n°4 : Actualité et limites de la paranoïa


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« Le bonheur n’est pas chose aisée. Il est difficile de le trouver en soi. Il est impossible de le trouver ailleurs. » N. de Chamfort
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Message La Paranoïa 
Si les épisodes anxio-dépressifs ne sont pas suffisament convainquants pour le malade, il me semble que les possibilités de soin sont quasi-nulles.


... si on considère qu'il faudrait être vraiment "fou" pour faire une HDT en son nom pour une personne paranoiaque. Enfin moi, je ne m'y mouillerais jamais, dans mon esprit ça ressemble à un suicide, on est certain de devenir LE persécuteur désigné.

Quand à l'HO, il faudrait déja que la personne malade pête un plomb de manière publique. Et je pense que ces personnes ont généralement le discernement nécessaire pour savoir malgré tout quand et avec qui pêter un plomb.


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Penser c'est frôler le précipice, assumer le désespoir et la solitude [L.Adler Dans les pas d'Hannah Arendt]
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Message La Paranoïa 
On évite en effet que l'HDT soit signée par un proche. Pour le cas récent d'une patiente, on a fait en sorte que l'HDT soit demandée par une assistante sociale. Il y a toujours moyen de s'arranger - il faut simplement trouver une personne au courant du problème et qui travaille en dehors de l'institution.

D'autres acceptent quand même d'entrer dans le système de soin, mais c'est un travail énorme de maintenir l'alliance ou déjà d'essayer de l'établir. Quand les troubles sont anciens, il y a quand même des comportements délirants qui finissent par presser dans ce sens - un nombre considérable d'accidents de voiture pour un patient par exemple, si bien qu'il arrivait chez nous via les urgences.


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« Le bonheur n’est pas chose aisée. Il est difficile de le trouver en soi. Il est impossible de le trouver ailleurs. » N. de Chamfort
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Message La Paranoïa 
Ce sont sans doute les patients les plus difficiles Shocked

Outre la difficulté à les faire entrer (et rester) dans le soin, parce qu'ils refusent d'être désignés comme malades et que le monde de la pychiatrie est intégré à leur sytème de persécution, on perçoit aussi chez eux une grande souffrance morale... Il peuvent aussi faire partager leur vision délirante à l'entourage....

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Message La Paranoïa 
Je suis d'accord avec toi, je trouve vraiment que c'est la pire maladie qui soit. Il n'y a souvent aucun contact possible, tout est interprété dans le sens de la persécution, le moindre mot, geste, sourire ! Ça donne un sentiment d'impuissance complètement atroce.

Dans une institution où j'étais stagiaire à l'époque, j'ai connu une femme comme ça, à qui personne ne parlait plus, ni patient ni soignant, tellement elle était agressive. Elle était enfermée dans un monde hostile complètement désespérant, et il n'y avait rien à faire - ça m'a fait pleurer des soirées entières.


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« Le bonheur n’est pas chose aisée. Il est difficile de le trouver en soi. Il est impossible de le trouver ailleurs. » N. de Chamfort
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Message La Paranoïa 
faut pô pleurer le soir quand on est impuissantefaut penser à superman, x men, dardeville et à mon fauve

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Message La Paranoïa 
Je ne sais pas si l'entrée dans la maladie se fait toujours à peu près pareil ou pas, dans le cas de mon père il y a eu un grand temps pendant lequel il s'apercevait que quelque chose ne tournait pas rond chez lui.

Je pense que pendant ce temps, il aurait peut-être pu être accessible au soin. Enfin je n'en sais rien... il s'est passé à peu près 3 ans pendant lesquels il était "à la limite", plus souvent de l'autre côté mais des fois il redevenait quelques instants "normal". Il m'a dit un jour qu'il se rendait compte que parfois, il déconnait, mais qu'il ne pouvait pas s'en empêcher, que c'était plus fort que lui. Il avait l'air très touché, et c'est la dernière fois que je l'ai vu être et penser "normalement". Depuis il n'a jamais réatterri, ça fait 22 ans, et ça ne changera jamais.


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Penser c'est frôler le précipice, assumer le désespoir et la solitude [L.Adler Dans les pas d'Hannah Arendt]
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Message La Paranoïa 
Ça va toi, j'ai regardé X Men par ta faute et ça faisait trèèèèèèèèèès peuuuuur ! Mr. Green  

Edit : Séverine, il semble y avoir des moments au début où la certitude n'est pas encore aussi bétonnée, mais on ne voit jamais les patients à ce moment-là...


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Message La Paranoïa 
Ben si, mon amie qui n'avait basculé que depuis 1 an au moment de son suivi, c'est comme ça qu'elle arrive à s'en sortir. Elle a 34 ans tout juste !

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Message La Paranoïa 
Séverine a écrit:
Je ne sais pas si l'entrée dans la maladie se fait toujours à peu près pareil ou pas, dans le cas de mon père il y a eu un grand temps pendant lequel il s'apercevait que quelque chose ne tournait pas rond chez lui. Je pense que pendant ce temps, il aurait peut-être pu être accessible au soin. Enfin je n'en sais rien... il s'est passé à peu près 3 ans pendant lesquels il était "à la limite", plus souvent de l'autre côté mais des fois il redevenait quelques instants "normal". Il m'a dit un jour qu'il se rendait compte que parfois, il déconnait, mais qu'il ne pouvait pas s'en empêcher, que c'était plus fort que lui. Il avait l'air très touché, et c'est la dernière fois que je l'ai vu être et penser "normalement". Depuis il n'a jamais réatterri, ça fait 22 ans, et ça ne changera jamais.




On arrive parfois à situer de manière très précise le moment de l'irruption du délire, sous la forme d'une interprétation pathologique, ce qui provoque alors une petite joie professionnelle.... qui est de courte durée, parce qu'on se retrouve très vite confronté à un mur et impuissant. Mais le pire c'est qu'il s'agit d'une sorte de mur "actif", qui te renvoie par des raisonnements morbides ou par des interprétations tout ce que tu peux dire.

Après, le plus souvent, les seuls soins possibles se font sous la contrainte et, à moins d'être sadique (les médecins pervers, il en existe quelques uns, qui jouissent du rapport de forces), c'est très déplaisant et décourageant. On est content, à l'hôpital, de travailler en équipe pour partager cette charge affective négative (comme pour d'autres patients ou familles difficiles)

Message La Paranoïa 


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